En tant que société, nous avons apprivoisé l'alcool

Bonum vinum laetificat cor hominis.

Le bon vin réjouit le cœur de l'homme.

Qui ne connaît pas ce vieux proverbe adapté de la Bible (Ecclésiastique, XL, 20) ? Mais on oublie un peu vite la ligne suivante qui fait référence à l'amour de la sagesse, preuve que, pour les Anciens aussi, la modération avait bien meilleur goût...

L'hydromel, cadeau des dieux pour les peuples scandinaves, la cervoise, potion presque magique des Gaulois, la bière, et son houblon longtemps considéré comme un fortifiant pour les enfants malingres, le lait de chèvre fermenté des Cosaques, l'alcool de riz, le cidre, le vin, les spiritueux, et même le vinaigre qui, coupé d'eau, fut longtemps la seule boisson des soldats romains, et un bon stérilisant aussi... tout cela réjouissait le cœur de l'homme.

Et que croyez-vous qu'on servait au guerrier avant le combat ? De l'eau ?

L'alcool a été reconnu dans l'histoire de l'humanité pour ses vertus curatives, antiseptiques et fortifiantes. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil sur la liste des proverbes les plus courants : les mots de courage, force, santé, vigueur sexuelle ou vieillesse heureuse reviennent assez souvent pour suggérer que l'alcool serait peut-être le seul héritage du paradis terrestre laissé à l'humanité.

Peut-on imaginer un monastère du Moyen Âge sans son vignoble ? Un saint-bernard sans son tonnelet ? Et pourquoi les mots apéritif, digestif ou eau-de-vie, sinon pour faire référence à la santé ?

Quand on ne l'ingurgite pas, on concède également à l'alcool des vertus bénéfiques : il peut conserver les aliments ; il peut être carburant ou solvant, parfum ou antiseptique, et même chloroforme, sans parler des vernis, teintures, encres et autres usages industriels.

Depuis plusieurs années, la communauté scientifique s'interroge sur les conséquences de la consommation d'alcool. Il y a eu des époques alarmistes et d'autres plus positives. On parlait de fléau en France dans les années 50 en citant des chiffres inquiétants : 481 morts par alcoolisme en 1946, 4 523 dix ans plus tard. Et le Grand Larousse encyclopédique de 1960 notait : « Sur 6 enfants tarés, il y a 5 enfants d'alcooliques. Sur 100 enfants idiots, il y a 60 enfants d'alcooliques. » Le « politiquement correct » n'était pas encore de ce monde. N'empêche : on estime aujourd'hui que la crise est surmontée.

Le Français lui-même boit moins, et le Québécois est sorti sans trop de dommages des brumes éthyliques.

Professeure à l'Université de Montréal et directrice du Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention, la spécialiste Andrée Demers estime que ces progrès sont dus à un ensemble de circonstances favorables : « Nous sommes en général mieux éduqués et mieux informés, donc plus responsables. C'est vrai non seulement en matière de santé, mais aussi en environnement, en finance, comme en de nombreux autres domaines. Les études démontrent, par exemple, que les Québécois veulent avant tout connaître les incidences de l'alcool sur leur santé. C'est la première chose à laquelle ils sont sensibles, bien avant les mesures incitatives et législatives pour réduire les abus. Manifestement, les campagnes de sensibilisation et d'éducation ont fait leur chemin. »

C'est ainsi qu'on sait aujourd'hui que l'on peut boire modérément sans que cela soit dangereux ; qu'on peut même y trouver des effets bénéfiques, et que l'alcool se détache nettement du tabac en matière de nocivité.


Andrée Demers, professeure à l’Université
de Montréal et directrice du Groupe de recherche
sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention.

Faits saillants de l'enquête du GRASP*

De 1978 à 1994 :

La consommation par tête des Québécois a diminué, passant de 9,9 litres d'alcool pur en 1978 à 6,8 litres en 1994. Cette diminution est essentiellement due à la baisse des ventes de spiritueux et de bière. La consommation de spiritueux est passée de 2,6 litres à 0,9 litre, celle de la bière de 5,9 à 4,5 ; celle du vin est demeurée stable.

La proportion de consommateurs de boissons alcoolisées a connu une diminution chez les hommes (9,6 %) comme chez les femmes (7,7 %). La proportion de buveurs quotidiens est passée de 9,1 % en 1978 à 3,9 % en 1994.

La proportion de consommateurs d'alcool a diminué dans tous les groupes d'âge, sauf les 15-19 ans et les 55-64 ans.

Quantité maximale par occasion
Contrairement aux hommes pour qui la quantité maximale consommée lors d'une même occasion est demeurée stable de 1989 à 1994, les femmes sont passées de 3,7 verres par occasion à 4,2 verres en 1994. La quantité maximale consommée lors d'une même occasion diminue avec l'âge.

Volume annuel
La probabilité de consommer de l'alcool est plus importante chez les hommes que chez les femmes.

Les déterminants
Plus le niveau de scolarité est élevé, plus la probabilité de consommer de l'alcool est élevée. Ceux qui travaillent risquent plus d'être buveurs que les sans-emploi. Même chose chez ceux dont les revenus se situent dans les 40 % supérieurs.
Le statut civil et le niveau de stress ne sont pas liés de façon significative au fait de consommer ou non de l'alcool.
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* Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention

Mais les changements sont lents en matière d'opinion et de comportement. Les efforts doivent être continus, particulièrement auprès des jeunes, dont chaque génération découvre dans l'alcool une nouvelle réalité : « Un jeune n'a pas le même bagage social qu'un adulte qui entend les messages de modération et de responsabilisation depuis des années, d'autant que l'accès à l'alcool à 18 ans consacre son passage à l'âge adulte. Dans ce domaine, rien n'est acquis : les jeunes de 15 à 19 ans boivent toujours autant aujourd'hui qu'autrefois, et trop souvent avec excès. Malgré tout, ce sont les campagnes de renforcement positif qui restent les plus efficaces. »

En dehors des jeunes, le reste de la société a fait des progrès remarquables. Les chiffres colligés par le groupe de travail d'Andrée Demers sont révélateurs. Ainsi, en 1978, 9 % des consommateurs d'alcool buvaient tous les jours. Ils n'étaient plus que 4 % en 1994.

Le pourcentage de conducteurs ayant un taux de 0,08 et plus est passé de 5,9 % en 1980 à 3,2 % en 1991. Seul subsiste un petit noyau d'incorrigibles réfractaires à toute campagne de sensibilisation.

Est-ce ce noyau qui est responsable de la majorité des problèmes ? « Difficile à dire, répond Andrée Demers, mais chose certaine, il ne faut pas confondre les incorrigibles buveurs occasionnels et les alcooliques chroniques. Les accidents, la violence ou les suicides ne sont pas le fait d'alcooliques chroniques (environ 5 % de la population) mais de la soûlerie occasionnelle de Monsieur et Madame Tout-le-Monde. C'est le verre de trop, un soir de trop, qui entraîne la majorité des problèmes liés à la consommation d'alcool. Nous savons aujourd'hui que l'alcool a cessé d'être le problème des seuls alcooliques pour devenir celui de vous et moi. »

Conclusion : pour réduire les coûts sociaux liés à l'alcool, il faut agir sur la population en général. Tous les efforts entrepris en ce sens ces dernières années ont porté fruit : « Il ne fait aucun doute que, en tant que société, nous avons apprivoisé l'alcool, affirme Andrée Demers. Il y a encore trop de dégâts, d'accidents et de violence dûs à l'alcool, c'est vrai, mais nous en sommes conscients, ce qui, déjà, est un pas dans la bonne direction pour améliorer nos comportements. »

« C'est le verre de trop, un soir de trop,
qui entraîne la majorité des problèmes liés à la
consommation d'alcool. Nous savons
aujourd'hui que l'alcool a cessé d'être
le problème des seuls alcooliques
pour devenir celui de vous et moi. »

En bref


Pour certains buveurs à problème, la diminution de la consommation est une meilleure solution que l'abstinence

Selon certaines études, de 10 à 20 p. cent des Québécois vivent, du moins occasionnellement, des problèmes liés à l'alcool, sans pour autant être considérés alcooliques, c'est-à-dire physiquement dépendants de l'alcool.

Pour ces gens qui prennent entre 15 et 35 consommations par semaine, la violence, la conduite en état d'ébriété, des manquements au travail et des problèmes de santé particuliers peuvent néanmoins ponctuer la vie d'épisodes désagréables.

Le CLSC de Mercier-Est/Anjou, dans l'est de Montréal, offre à ces personnes le programme Alcochoix, commandité par Éduc'alcool. Destiné non pas à les conduire vers l'abstinence totale mais à la modération, son taux de réussite est très élevé. Les chiffres, pour ceux et celles qui ont suivi le programme avec succès, rapportent une diminution marquée des épisodes néfastes par la suite.

 

 


 

Balayage des rouges au Québec

Les Québécois sont passés au rouge. Au vin rouge, s'entend, qui représente aujourd'hui 60 p. cent de la consommation de vin au Québec, exactement le même rapport qui favorisait jadis le vin blanc, signale Huong Q. Vu, vice-président Exploitation de gros de la Société des alcools du Québec et responsable du contrôle de la qualité.

Serait-ce l'effet du « paradoxe français » qui semble démontrer que les Français sont en meilleure santé cardio-vasculaire que les autres grâce au vin rouge ? Des recherches vont en ce sens depuis quelques années. Si c'est bon pour la santé, pourquoi s'en passer ?

Cela dit, l'un des objectifs de Huong Vu et de la SAQ est d'améliorer, non pas la quantité vendue, mais plutôt la qualité des vins au Québec. Car la demande est là : « Nous buvons moins, mais mieux. Ce n'est pas une tendance propre au Québec, c'est un phénomène mondial. »

 

L’un des objectifs de la SAQ est d’améliorer,
non pas la quantité, mais la qualité des
vins vendus au Québec. En effet,
nous buvons moins, mais mieux. Ce n’est
pas une tendance propre au Québec,
mais un phénomène mondial.

La SAQ espère amener la moyenne québécoise des produits haut de gamme à 15 litres par année d'ici à cinq ans. Déjà, depuis 1994, on peut constater que les ventes de vins bas de gamme, principalement vendus en épicerie, n'ont augmenté que de deux millions de litres, alors que les vins vendus dans les succursales de la SAQ ont augmenté de huit millions de litres. Ceux qui ont le plus gagné en popularité ? Les vins d'appellation d'origine contrôlée, les vins de pays avec mention de cépage, et les vins du Sud-Ouest de la France, du Languedoc-Rousillon, de l'Italie, du Bordelais, du Beaujolais et de la Bourgogne.

Lorsqu'il s'agit de proposer de nouveaux produits haut de gamme, Huong Vu a l'embarras du choix :

« Quels que soient les pays, les producteurs ont le même désir de rejoindre les meilleurs – les français essentiellement – et de fabriquer un vin qui traduit le goût réel du raisin, et moins celui du bois (du tonneau dans lequel il vieillit), pratique propre aux Australiens et aux Américains. Et notre rôle ensuite consiste à nous assurer que ces vins importés gardent leurs caractéristiques jusque sur les étalages des succursales. Nous avons mis en œuvre d'impressionnants moyens techniques pour parvenir à exercer le meilleur contrôle de la qualité possible sur les produits vendus au Québec. »

Les vins livrés au Québec doivent arriver dans des conteneurs chauffés ou à tout le moins isolés. En été, les produits haut de gamme doivent être transportés dans un environnement refroidi.

La société emploie neuf chimistes œnologues qui testent en bouche la marchandise reçue. « Non pas pour déterminer s'ils aiment ou pas, précise Huong Vu, mais pour s'assurer que le produit est bien conforme à la bouteille témoin ramenée par les acheteurs. » L'arrivage passera ensuite une batterie de tests en laboratoire qui détermineront s'il est conforme aux normes chimiques.

Par ailleurs, lorsque le consommateur retourne une bouteille, le préposé ne se contente pas de la jeter : elle est expédiée en laboratoire et analysée. « On cherchera le défaut et on vérifiera s'il s'applique à toute la série. Si c'est le cas, elle sera retirée des étalages », conclut Huong Vu.

  Moyenne : 12 litres

Avec une consommation moyenne de
12 litres par année, les Québécois
sont à des barils de distance des Français
et des Italiens, même si ceux-ci ont
considérablement modéré leurs transports
ces derniers temps. Ainsi le Français
a bu l'an dernier 70 litres de vin, contre
120 il y a quelques années. Les Italiens,
de leur côté, ont réduit de 100 à 60 litres
par habitant leur consommation
moyenne.

En bref


Huit fois plus de bière que de vin au Québec

On boit moins d'alcool qu'il y a 25 ans : de 1972 à 1994, la consommation annuelle d'alcool par tête est passée de 10,3 à 6,95 litres.

Par contre, ceux et celles qui croient que le vin est devenu la boisson nationale du Québec devront y regarder à deux fois : on boit en moyenne huit fois plus de bière que de vin et de spiritueux : 91 litres par tête contre 12,4. Cela représente un chiffre d'affaires annuel de 5 milliards de dollars pour la bière contre 1 milliard et demi pour les divers produits vendus à la SAQ.


Il ne faut pas confondre alcool et type de boisson : il y a autant d'alcool dans un verre (12 onces) de bière ou de cidre à 5 % que dans un verre (5 onces) de vin à 12 %, ou dans un verre (1,5 once) de spiritueux à 40 %. Il s'agit là des formats habituels des verres de consommation, à l'exception du cidre, que l'on boit généralement dans un verre de 5 onces.