Le Québec : un modèle
L'alcool est lié à  l'histoire de l'humanité

De tous les peuples de la Terre, seuls les habitants de la toundra n'ont pas inventé de substance « de modification de l'état de conscience ». C'est l'expression utilisée par la professeure Louise Nadeau, de l'Université de Montréal, présidente du comité permanent de lutte à la toxicomanie, expression générique qui englobe l'alcool – aujourd'hui la plus répandue de ces substances de par le monde.

« Les Indiens d'Amérique du Sud mâchent les feuilles de coca et ceux d'Amérique du Nord avaient leurs champignons magiques. En Inde, on boit une boisson à base de feuilles de cannabis. Pourquoi l'alcool s'est-il répandu partout sur terre au détriment des autres produits ? Parce que les colonisateurs occidentaux l'ont imposé, et parce qu'on trouve presque partout la matière première pour le produire. »

En fait, tous les peuples – sauf les aborigènes australiens et nord-américains – ont fabriqué une forme ou une autre de boisson alcoolisée, en plus des autres substances à portée de la main, toutes issues du règne végétal. On peut tirer un alcool de presque toutes les matières végétales, puisque c'est un produit naturel d'un enzyme agissant sur les sucres contenus dans les raisins, les pommes, la canne à sucre, la patate, la betterave, etc

  

L'alcool fait partie de la culture depuis la nuit des temps. Les observations archéologiques permettent de croire que la vigne a été utilisée à l'état sauvage dans le Sud-Est asiatique il y a 9 000 ans, note Louise Nadeau dans son livre Vivre avec l'alcool (Éditions de l'Homme, 1990).

Au fur et à mesure de l’évolution de leur civilisation, les Occidentaux ont raffiné la façon de traiter l’alcool et l’ont décliné sous de multiples formes : vins, cidres, eaux-de-vie, bières. Leur culture en est imprégnée, note la professeure Louise Nadeau, de l’Université de Montréal, présidente du Comité permanent de lutte à la toxicomanie. 

 

Avec le temps, les Occidentaux ont raffiné la façon de traiter l'alcool et l'ont décliné sous de multiples formes : vins, eaux-de-vie, bières. Notre culture en est imprégnée. Homère l'évoque dans l'Illiade et l'Odyssée.

La Bible fait référence près de 150 fois au vin, à ses plaisirs, mais aussi à ses conséquences. Sans oublier la symbolique du vin : rappelons-nous du premier miracle du Christ, changer l’eau en vin aux noces de Cana. On croit que le vin en serait venu, dans l'Antiquité, à remplacer le sang et les sacrifices humains, alors offerts aux divinités pour les apaiser.

Cependant, tout plaisir a ses limites. Chaque peuple a dû établir des règles, afin d'arriver à un certain équilibre entre plaisir, abus et dépendance. Une fois de plus, constate Louise Nadeau, le colonialisme occidental a imposé sa loi à travers le monde : la règle universelle permet l'alcool et rejette les autres substances, drogues douces ou drogues dures. Plusieurs peuples sont parvenus à un certain équilibre, les Grecs entre autres, qui sirotent leur Ouzo depuis 4 000 ans mais ne sont jamais soûls. « L'intoxication y est socialement très mal vue. De même chez les Bordelais, où la culture du bon goût a été érigée en mode de vie. »

Or voilà la nouvelle référence : le « socialement acceptable ». Et, au Québec, à ce chapitre, nous aurions atteint un statut satisfaisant de raffinement, grâce à une combinaison de mesures d'encouragement à la modération et de lois répressives, la technique de la carotte et du bâton, résume Louise Nadeau. « Les messages d'encouragement à la modération, la criminalisation de la conduite routière avec facultés affaiblies, et certains services comme Nez Rouge ont fait réfléchir les gens et les ont responsabilisés. De sorte qu'il est aujourd'hui courant que des amis désignent un conducteur parmi les leurs qui limitera sa consommation. Tout comme on peut refuser un verre d'alcool sans craindre de passer pour un rabat-joie. »

Il reste que la perfection n'est pas de ce monde : « Chaque année, des dixaines de personnes se tuent encore sur nos routes, déplore Louise Nadeau, et dans 45 p. cent des cas, l'alcool est en cause. En outre, 325 adolescents se suicident, et bien que ce ne soit pas à cause de l'alcool, l'alcool bien souvent les fait passer à l'acte. »

L'intoxication occasionnelle est un problème grave : « La majorité des tragédies liées à l'alcool n'impliquent pas des alcooliques mais des gens comme vous et moi qui, ce soir-là, se sont intoxiqués. Les problèmes surgissent après cinq consommations (une bouteille de vin en contient six). Or, 20 p. cent de la population québécoise avoue avoir bu cinq verres ou plus à au moins cinq reprises dans l'année. » Et on ne parle pas ici que des accidents de la route : scène de violence conjugale, bataille de rue, acte criminel ou geste désespéré font partie du lourd bilan des abus de l'alcool.